Il Blog di Beatrice Venezi
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Réfléchir à un imaginaire italien

Le BLOG de Beatrice Venezi –

Réfléchir à un imaginaire italien est un sujet à la fois complexe, stimulant et passionnant. Mais surtout nécessaire ; un sujet qu’il faut analyser et aborder, aujourd’hui plus que jamais.

L'imaginaire est cette dimension métaphysique opposée, mais complémentaire, de la réalité. Un métaverse, pour employer un terme actuel. C'est un supplément illusoire qui soutient la pensée, une fonction psychique commune à tous les êtres humains, capable d'imprégner activement chaque aspect de la culture et de la créativité. Chaque peuple possède son imaginaire collectif, constitué de symboles, de concepts, de modes et d’expressions culturelles qui sont présents dans sa mémoire et qui le caractérisent.

Quel est l'état actuel de notre imaginaire, et quelle image de nous-mêmes, en tant qu'Italiens, projetons-nous à l'étranger ?

Je crains que cette image de l'Italie répandue à l'étranger — avec ses symboles typiques que sont le soleil, la mer, la bonne cuisine, la mode, l’art et la grande beauté — soit en train de s’estomper progressivement, obscurci par les teintes grises du chaos latent, du sentiment de méfiance, d’insécurité et de peur qui s’installe chez ses citoyens. Même le mythe du « latin lover » italien a dû céder la place à une nouvelle masculinité. Tout cela projette l’image d’un pays déconcerté par la fureur nihiliste de la mondialisation, qui décolore notre identité nationale.

Et pourtant, nous savons créer des univers imaginaires. Nous l'avons déjà fait, et pour comprendre comment, il suffit d'écouter.

Il y a un fait qui devrait nous faire réfléchir chaque fois que nous parlons de l’identité italienne dans le monde : dans tous les conservatoires de la planète, la musique s’étudie en italien. Allegro, andante, crescendo, da capo. Un étudiant de Tokyo, de Buenos Aires ou d’Helsinki parle italien tous les jours sans le savoir, car notre langue est devenue la langue de la musique elle-même. Aucun traité diplomatique, aucune campagne de promotion n’a jamais obtenu autant : c’est le prestige de générations de musiciens qui l’a imposé, note après note.

Ces musiciens étaient, à tous égards, les ambassadeurs d’un imaginaire. Giovanni Battista Lulli, originaire de Florence, arrive à la cour de Louis XIV et devient Jean-Baptiste Lully : un Italien qui invente rien de moins que l’opéra français. Luigi Boccherini part de ma ville, Lucques, et passe sa vie à Madrid, à la cour d’Espagne : il emporte avec lui le cantabile italien, s’imprègne du fandango et des guitares ibériques, et en fait une musique à la fois ancrée dans ses racines et ouverte sur le monde. Son célèbre Menuet est encore reconnu aujourd’hui par tout le monde, même par ceux qui ne sauraient dire d’où il vient. Luigi Cherubini, lui aussi florentin, en vient à diriger le Conservatoire de Paris : pendant des décennies, la formation musicale française passe entre les mains d’un Italien.

Et puis Rossini, qui, à Paris, est devenu l’Italien le plus célèbre du monde : son nom est synonyme de génie, de brio, de ce crescendo que l’on appelle encore aujourd’hui “ rossinien ”. Un univers si riche qu’il s’étend même à la gastronomie : un plat porte son nom, les tournedos à la Rossini, comme pour dire que l’Italie exportait à la fois la musique et l’art de bien vivre. Verdi, dont le nom même est devenu l’acronyme et le cri de ralliement du Risorgimento : cette musique qui forge littéralement l’identité d’une nation au moment même où celle-ci voit le jour. Et Puccini, qui, en 1910, présenta la première mondiale de la La Jeune Fille de l'Ouest Au Metropolitan de New York : un compositeur toscan qui raconte l'Amérique aux Américains, et ceux-ci font la queue pour l'écouter.

Ces musiciens n’ont pas exporté des cartes postales. Ils ont exporté une façon de ressentir. Et c’est là la leçon que nous devons retenir : la musique est le vecteur d’identité le plus puissant dont nous disposons, car elle n’a pas besoin de traduction. Elle précède les mots, elle subsiste après les mots. L'imaginaire italien dans le monde n'est pas né par hasard : il a été composé, interprété, dirigé.

Quand je réfléchis à ce qu’il faut faire pour notre nation, je ne peux m’empêcher d’imaginer une nouvelle renaissance : un lieu de beauté où les gens retrouveraient l’image d’un État bienveillant et guide, fondé sur une véritable éthique de la confiance.

J'aime à imaginer que les mille plaies qui se sont ouvertes dans notre société puissent être pansées, surtout celles qui ont touché ses deux espaces fondamentaux : la famille et l'école. Et c'est là qu'il faut agir, car le monde que nous connaissons est inévitablement le fruit de nos propres actions. La culture, sous toutes ses formes, constitue un moteur déterminant : elle doit être placée au centre et diffusée de manière capillaire dans toutes les couches de la population, car la culture crée une conscience collective belle et noble. Et puis parce que le concept de culture englobe également celui d’identité, qui est la capacité à s’exprimer en tant que personnes et en tant que communauté, un projet et un imaginaire, la mémoire du passé et la projection vers l’avenir, et mille autres choses encore. Il est plus que jamais nécessaire de faire connaître et de protéger nos racines culturelles avec détermination, car sans identité culturelle, il n’y a tout simplement pas d’identité nationale, ni d’imaginaire commun, ni de peuple.

Il est évident que l'imaginaire évolue lui aussi au gré de l'évolution d'une nation et de son identité. Nous devons être capables d’assimiler ces racines et ces particularités qui ont forgé notre singularité et, dans le même temps, de les mettre en œuvre et de les actualiser à travers la sensibilité d’une société de plus en plus scientifique et technologique, tout en restant fidèles aux principes de créativité et d’unicité qui nous caractérisent et qui nous valent une reconnaissance mondiale. D'ailleurs, c'est exactement ce qu'ont fait Boccherini avec le fandango et Puccini avec l'Ouest : transporter leurs racines vers de nouveaux horizons, sans jamais les couper.

L'alternative, c'est de devenir une bouillie informe et incolore dans le mixeur d'un monde globalisé par la pensée unique.

En conclusion : la culture libre est une rébellion contre les conditionnements. Elle défend l’esprit, nourrit la pensée critique et le libre arbitre, et forge une indépendance imaginative, cognitive et morale. Notre musique l’a déjà prouvé au monde entier, depuis trois siècles. C’est à nous de reprendre les rênes.

Beatrice Venezi