{"id":8696,"date":"2026-07-10T20:50:33","date_gmt":"2026-07-10T18:50:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/?p=8696"},"modified":"2026-08-17T18:29:48","modified_gmt":"2026-08-17T16:29:48","slug":"abisso-e-mistero","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/abisso-e-mistero\/","title":{"rendered":"Ab\u00eeme et myst\u00e8re"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"wp-block-heading\">Le blog de Beatrice Venezi \u2013 <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsqu\u2019on m\u2019a demand\u00e9 de parler d\u2019ab\u00eeme, de myst\u00e8re et de surfaces lors du Festival EOLI\u00e8, j\u2019ai pens\u00e9 pendant quelques jours que c\u2019\u00e9tait un sujet trop vaste pour moi. Puis j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que c\u2019est le th\u00e8me sur lequel je travaille chaque jour, seulement que je n\u2019ai jamais appel\u00e9 \u00e7a comme \u00e7a. Car je pratique un m\u00e9tier \u00e9trange : je passe ma vie entre les silences entre une note et l\u2019autre. C\u2019est l\u00e0 que tout se passe, dans ces intervalles minuscules que le public ne sent m\u00eame pas \u2014 c\u2019est l\u00e0 que l\u2019on d\u00e9cide si une phrase respire ou se rompt, si le son s\u2019ouvre ou se ferme. Par m\u00e9tier, je travaille au bord de quelque chose. Et un bord, par d\u00e9finition, est le point o\u00f9 une surface se termine et commence une profondeur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Il n'y avait pas de meilleur endroit pour en parler que celui-ci.<\/strong> Les Eoliennes sont faites exactement de cela : des volcans qui, sous leur surface, sont du feu ardent et qui, au-dessus, sont de la roche sur laquelle nous marchons tranquillement ; un oc\u00e9an qui, \u00e0 la surface, refl\u00e8te la lumi\u00e8re et qui, un peu plus en profondeur, devient sombre ; et aucun de nous ne sait vraiment o\u00f9 se situe le fond. Ces \u00eeles sont une m\u00e9taphore en mouvement. Elles sont \u00e0 la fois surface et ab\u00eeme, maintenues l\u2019une sur l\u2019autre, et le fait que la vie continue ici, paisiblement, avec les maisons blanches et les bateaux, n\u2019efface en rien le feu qui se trouve sous elles. Il oublie tout \u00e7a, si je puis dire. C\u2019est diff\u00e9rent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Et c'est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 partir de cette parole<\/strong> \u2014 oubliez \u2014 que je veux partir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Nous sommes aujourd'hui habitu\u00e9s \u00e0 oublier la profondeur,<\/strong> d\u2019ignorer cela. Nous vivons tr\u00e8s bien \u00e0 la surface. En fait, nous sommes devenus extraordinairement bons \u00e0 nous cacher. Nous avons appris \u00e0 pr\u00e9senter notre image la meilleure possible, et \u00e0 regarder les autres seulement le profil qui nous est montr\u00e9. Nous glissons d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre avec une aisance que n\u2019avait jamais connu aucune g\u00e9n\u00e9ration avant la n\u00f4tre. Et ce n\u2019est pas une faute, voyons bien : la surface est confortable, c\u2019est rapide, elle nous prot\u00e8ge. Le probl\u00e8me n\u2019est pas que nous vivons \u00e0 la surface. Le probl\u00e8me est que, en nous y attachant trop, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 croire qu\u2019en dessous il n\u2019y a rien. Que la surface est tout. Que la profondeur n\u2019est qu\u2019un choix, voire une complication.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Cependant, la profondeur ne dispara\u00eet pas.<\/strong> Elle continue \u00e0 appeler, soumise, comme un son provenant d\u2019une autre pi\u00e8ce. On la sent dans les moments les moins confortables \u2014 la nuit, en deuil, devant la mer, quand une musique nous prend par surprise et nous touche sans que nous puissions expliquer pourquoi. Dans ces moments, nous comprenons que le fond existe, il a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, et nous ne savons pas bien quoi en faire. Nous voudrions nous attacher \u00e0 quelque chose qui durerait, et en m\u00eame temps, nous avons peur de nous lier, de rester, de sombrer. Nous voulons la profondeur et nous avons peur de cela. C\u2019est une contradiction que nous portons avec nous comme une deuxi\u00e8me peau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Voil\u00e0. <\/strong>Pour comprendre cette contradiction \u2014 qui est la n\u00f4tre, mais qui n\u2019est pas n\u00e9e avec nous \u2014 nous devons remonter deux si\u00e8cles en arri\u00e8re, \u00e0 une \u00e9poque qui, face \u00e0 l\u2019ab\u00eeme, a fait la m\u00eame proposition que la n\u00f4tre. Elle n\u2019a pas \u00e9chapp\u00e9. Elle a plong\u00e9 dedans. Et elle l\u2019a fait avec une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 qui nous embarrasse presque aujourd\u2019hui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Il n'est pas n\u00e9cessaire de savoir quoi que ce soit <\/strong>de musique pour me suivre. En fait, c'est mieux comme \u00e7a. On repart de z\u00e9ro.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Il y a eu un moment, en Allemagne,<\/strong> Entre la fin du XVIIIe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, un groupe de po\u00e8tes, de musiciens et de philosophes d\u00e9cida quelque chose de r\u00e9volutionnaire : que la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un \u00eatre humain ne se trouve pas dans ce qu\u2019il montre, mais dans ce qu\u2019il cache. Ils appel\u00e8rent cela le romantisme \u2014 un mot que nous associons aujourd\u2019hui aux bouquets de fleurs et aux d\u00eeners \u00e0 la chandelle, mais qui alors signifiait quelque chose de bien plus vertigineux. Il signifiait croire qu\u2019en chacun de nous se trouvait un puits sans fond, et que le devoir de l\u2019art \u2014 de toute l\u2019art \u2014 \u00e9tait de s\u2019enfoncer dans ce puits et de rapporter quelque chose \u00e0 la surface.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les romantiques aimaient la nuit plus que le jour. <\/strong>Non parce qu\u2019ils \u00e9taient m\u00e9lancoliques par envie, mais parce que la surface des choses dispara\u00eet la nuit : les contours nets, les couleurs, les distances rassurantes disparaissent, et reste seulement la profondeur, l\u2019inconnu, l\u2019infini. L\u2019un d\u2019eux, le po\u00e8te Novalis, a \u00e9crit des Inni \u00e0 la nuit o\u00f9 l\u2019obscurit\u00e9 n\u2019est pas une absence de lumi\u00e8re, mais le lieu o\u00f9 on voit enfin ce que la lumi\u00e8re cache. Ils avaient m\u00eame un mot pour ce d\u00e9sir d\u00e9chirant de quelque chose qui n\u2019est pas poss\u00e9d\u00e9 et qui peut-\u00eatre jamais ne sera poss\u00e9d\u00e9 : Sehnsucht. Une nostalgie tourn\u00e9e non vers le pass\u00e9 mais vers l\u2019infini. Le rappel du fond, en somme \u2014 le m\u00eame que nous ressentons encore aujourd\u2019hui et que nous ne savons pas comment faire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C'est l\u00e0 qu'intervient la musique, et avec elle la pens\u00e9e philosophique de cette \u00e9poque. <\/strong>Car les romantiques ont d\u00e9couvert quelque chose qui nous concerne tous, m\u00eame ceux qui n\u2019ont jamais ouvert un partition dans leur vie. Ils ont constat\u00e9 que parmi toutes les arts, il n\u2019existe qu\u2019une seule qui ne d\u00e9crit pas le monde. La peinture le repr\u00e9sente, la po\u00e9sie le raconte, la sculpture l\u2019imite : toutes sont, d\u2019une certaine mani\u00e8re, sur la surface du monde, les refl\u00e8tent. Toutes sauf une. La musique ne repr\u00e9sente rien. Elle ne dit pas \u201c voici un arbre \u201d, \u201c voici une bataille \u201d, \u201c voici un coucher de soleil \u201d. La musique ne d\u00e9crit pas le monde : c\u2019est la voix int\u00e9rieure qui le fait. Le philosophe qui a compris cela mieux que quiconque l\u2019a dit avec une image qui vaut tout ce que j\u2019ai dit aujourd\u2019hui : \u201c La musique est la m\u00e9lodie dont le monde entier n\u2019est que le texte \u201d. Vous vous souvenez quand, sous une m\u00e9lodie, coulent les paroles d\u2019une chanson ? C\u2019est ainsi que, pour ce philosophe, Schopenhauer, toute la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 les choses, les faits, les personnes \u2014 n\u2019est que le texte \u00e9crit sous une m\u00e9lodie qui existait d\u00e9j\u00e0 avant et qui est la musique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00e9fl\u00e9chissez un instant \u00e0 cette id\u00e9e<\/strong>, Car c\u2019est \u00e9norme. Cela signifie que la musique n\u2019est pas au m\u00eame niveau que les autres arts. La musique est la seule chose qui descend directement au fond, qui parle la langue de l\u2019ab\u00eeme sans passer par les mots, sans passer par la raison. C\u2019est pour cette raison qu\u2019une m\u00e9lodie peut vous faire pleurer sans vous expliquer pourquoi, avant m\u00eame que vous compreniez ce qui vous arrive. Elle ne frappe pas \u00e0 la porte de la t\u00eate. Elle entre par la cave. La musique est la preuve vivante que l\u2019ab\u00eeme existe, car elle le touche \u00e0 chaque fois qu\u2019elle joue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mais \u2014 et les romantiques l'ont d\u00e9couvert \u00e0 leurs d\u00e9pens<\/strong> \u2014 ceux qui regardent vraiment dans l\u2019ab\u00eeme, tombent parfois dedans. Le fait d\u2019aller au fond co\u00fbte cher. Ils ont invent\u00e9 un mot pour ce prix aussi : une merveilleuse et terrible parole allemande : Zerrissenheit. Elle se traduit difficilement. Cela signifie laceration, d\u00e9chirure int\u00e9rieure, l\u2019\u00e2me d\u00e9chir\u00e9e en deux. Ce n\u2019est pas un trouble passagier : c\u2019est une condition, presque un destin. Le po\u00e8te Heine l\u2019a exprim\u00e9e de la mani\u00e8re la plus crue qu\u2019il connaisse, en \u00e9crivant que la grande fracture du monde \u2013 Weltri\u00df \u2013 passe pr\u00e9cis\u00e9ment au c\u0153ur du po\u00e8te. Vous comprenez ce que cela signifie ? Cela signifie que celui qui choisit le fond ne choisit pas la paix. Il choisit de ressentir la rupture du monde s\u2019ouvrir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mais laissons de c\u00f4t\u00e9 les philosophes pour l'instant,<\/strong> car tout cela \u2014 l\u2019ab\u00eeme, la voix du fond, la laceration \u2014 n\u2019est pas rest\u00e9 une id\u00e9e abstraite. Il y a eu un homme dans lequel il est devenu chair, vie, biographie. Un homme qui a v\u00e9cu la Zerrissenheit jusqu\u2019au bout, et qui en a finalement \u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9. Son nom \u00e9tait Robert Schumann.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Laissez-moi vous raconter cela comme on raconte une personne,<\/strong> pas comme on explique un compositeur, car c'est ainsi qu'il faut le comprendre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Schumann exer\u00e7ait deux m\u00e9tiers. C'\u00e9tait un musicien, bien s\u00fbr. Mais c'\u00e9tait aussi <\/strong>Un critique aussi, celui qui \u00e9crivait sur la musique \u2014 et ce n\u2019\u00e9tait pas pour se faire remarquer, mais pour mener une bataille. Il avait invent\u00e9 son propre journal, la Neue Zeitschrift f\u00fcr Musik, \u201cLa nouvelle revue musicale \u201d, et depuis il menait une guerre contre ce qu\u2019il consid\u00e9rait comme le v\u00e9ritable ennemi de l\u2019art : la m\u00e9diocrit\u00e9. La musique faite uniquement pour plaire, pour remplir les salons, pour ne pas d\u00e9ranger personne. La musique superficielle, dirions-nous ce soir. Il avait m\u00eame imagin\u00e9 une confr\u00e9rie secr\u00e8te d\u2019artistes rebelles qui menaient cette bataille \u2014 il l\u2019appelait la \u201c Ligue de David \u201d, les compagnons de David contre les Philistins. Les Philistins, pour lui, \u00e9taient tous ceux qui se contentaient de la surface des choses et avaient peur du fond.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Voici le d\u00e9tail que vous devez absolument conna\u00eetre :, <\/strong>Car sans cela, on ne comprend pas qui \u00e9tait cet homme. Schumann, lorsqu\u2019il \u00e9crivait dans sa revue, signait presque jamais par son nom. Il signait sous des personnages. Il avait invent\u00e9 des personnages imaginaires, et chacun d\u2019eux \u00e9tait une partie de lui. Le premier s\u2019appelait Florestano : imp\u00e9tueux, ardent, amoureux de tout ce qui est nouveau et audacieux, un homme qui se lance. Le second s\u2019appelait Eusebio : r\u00eaveur, doux, r\u00e9fl\u00e9chi, m\u00e9lancolique, un homme qui arrive plus lentement mais plus profond\u00e9ment, et qui reste. Deux voix oppos\u00e9es au sein du m\u00eame homme. Et savez-vous une chose ? Il en avait assez. Il en a invent\u00e9 une troisi\u00e8me, et c\u2019est la plus \u00e9mouvante de toutes : Maestro Raro. Un homme sage, mature, \u00e9quilibr\u00e9, dont le seul devoir \u00e9tait de maintenir les deux autres ensemble. De servir de pont entre le feu et la nuit. De m\u00e9diateur. De faire coexister, dans un m\u00eame individu \u2014 un individu \u201c rare \u201d, justement \u2014 deux forces qui seules se d\u00e9truiraient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00e9fl\u00e9chissez-y.<\/strong> Un homme qui, pour dire la v\u00e9rit\u00e9 sur lui-m\u00eame, a besoin de trois voix. Ce n\u2019\u00e9tait pas un jeu litt\u00e9raire. C\u2019\u00e9tait la carte d\u2019une \u00e2me qui ne pouvait \u00eatre qu\u2019une seule chose, et qui le savait. Et ces trois voix n\u2019\u00e9taient pas seulement pr\u00e9sentes sur les pages de la revue : Schumann les cachait aussi dans sa propre musique, comme des auteurs secrets de ses propres notes.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mais sous ces trois personnages,<\/strong> Il y avait une fracture encore plus profonde et douloureuse, un homme divis\u00e9 entre les besoins prosa\u00efques bourgeois et le z\u00e8le po\u00e9tique. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y avait l\u2019homme qui d\u00e9sirait une vie normale, solide, respect\u00e9e, s\u00fbre \u2014 un bon mariage, une position sociale, l\u2019approbation du monde. De l\u2019autre, il y avait l\u2019artiste qui voulait se consacrer \u00e0 l\u2019art avec l\u2019\u00e2me et le corps, sans aucune entrave, jusqu\u2019au bout, peu importe le prix \u00e0 payer. Florestano et Eusebio n\u2019\u00e9taient que les noms gentils de cette fracture. Et cette fracture \u00e9tait si profonde qu\u2019au fil des ann\u00e9es elle devint une v\u00e9ritable maladie mentale. Car la rupture de Schumann n\u2019\u00e9tait pas une simple pose, je vous le disais. C\u2019\u00e9tait r\u00e9el.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Et \u00e0 un certain moment, l\u2019ab\u00eeme,<\/strong> Que qui pendant des ann\u00e9es avait \u00e9t\u00e9 le lieu o\u00f9 on pouvait aller chercher la musique la plus authentique, a commenc\u00e9 \u00e0 ne plus le restituer. Il commen\u00e7a \u00e0 entendre des sons qui n\u2019y \u00e9taient pas. Il tenta de se prendre la vie. Et il passa les derni\u00e8res ann\u00e9es dans une maison de repos, loin de tout, tandis que sa pens\u00e9e le quittait peu \u00e0 peu. L\u2019ab\u00eeme, parfois, ne vous ram\u00e8ne pas sur place. C\u2019est le prix que les romantiques parlait, pay\u00e9 int\u00e9gralement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Je vous laisse une derni\u00e8re image de Schumann,<\/strong> Et c\u2019est la plus pr\u00e9cise de toutes, celle o\u00f9 ce discours se r\u00e9duit \u00e0 un seul point. Il existe un morceau pour piano intitul\u00e9 Humoreske, \u0153uvre n\u00b0 20, datant de 1839. \u00c0 un certain moment, dans cette partition, Schumann \u00e9crit une m\u00e9lodie qui n\u2019est pas jou\u00e9e. Sur le morceau il y a trois lignes : en haut, la main droite, en bas, la gauche, et en milieu, une troisi\u00e8me ligne qu\u2019il appelle \u201c voix int\u00e9rieure \u201d \u2014 innere Stimme. Cette ligne m\u00e9diane est \u00e9crite note par note avec soin, et pourtant personne ne la joue. On ne la sent pas avec les oreilles. Elle devrait \u00eatre entendue seulement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur : elle na\u00eet de l\u2019interconnexion des deux mains qui jouent, vit dans le silence entre elles, c\u2019est une m\u00e9lodie qui existe et qui n\u2019est pas entendue. Schumann a \u00e9crit noir sur blanc l\u2019ab\u00eeme. Il a inscrit sur le pentagramme la preuve que ce qui est le plus important peut exister m\u00eame lorsque l\u2019on ne le joue pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ceci, voyez-vous, c'est<\/strong> Exactement la profondeur dont nous parlons ce soir. Elle ne cesse de jouer uniquement parce que nous avons d\u00e9cid\u00e9 de ne pas la jouer. Elle est l\u00e0, entre les lignes, entre les mains, sous la surface des notes que nous entendons pourtant. La voix int\u00e9rieure de chacun de nous fonctionne ainsi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>De la d\u00e9chirure int\u00e9rieure <\/strong>De l'homme, nous passons \u00e0 la rupture la plus d\u00e9chirante qu'ait jamais travers\u00e9e l'histoire de la musique occidentale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La musique occidentale<\/strong> Elle s\u2019est fond\u00e9e pendant des si\u00e8cles sur un axe, le soi-disant syst\u00e8me tonal. Je ne rentrerai pas dans les d\u00e9tails techniques, mais il suffit de penser \u00e0 n\u2019importe quel morceau musical que vous connaissez et de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cela : plus il s\u2019\u00e9loigne, plus la musique \u201c revient toujours \u00e0 la maison \u201d, revient \u00e0 un accord de repos, et ce retour est la sensation de paix que vous \u00e9prouvez lorsque le morceau se termine. C\u2019est la terre ferme. C\u2019est la surface solide, rassurante, de la musique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Bien. Il y a un moment, dans l\u2019histoire,<\/strong> o\u00f9 cette terre s\u2019effondre. Et c\u2019est un seul accord. C\u2019est l\u2019accord avec lequel Richard Wagner ouvre Tristano et Isotta. Un accord qui ne revient pas chez lui. Qui ne se repose pas. Qui reste suspendu, tendu, d\u00e9sireux, et qui ne se dissout pas, comme cette force profonde et insatiable dont Schopenhauer parlait. Pour l\u2019histoire de la musique, cet accord est un \u00e9coulement, un \u00e9branlement, une blessure qui ne pourra jamais \u00eatre gu\u00e9rie : la premi\u00e8re fissure dans les murailles apparemment solides de l\u2019harmonie. Et \u00e0 partir de cette fissure, dans les d\u00e9cennies suivantes, des fissures toujours plus profondes s\u2019ouvrent, jusqu\u2019\u00e0 ce que la musique renonce totalement \u00e0 retourner chez elle, et naissent les avant-gardes du XXe si\u00e8cle qui renieront tout particuli\u00e8rement le syst\u00e8me tonal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Un seul accord.<\/strong> Et au fond de la surface, soudain, on voit l\u2019ab\u00eeme. On ne le raconte pas : on le fait sentir. Wagner ne vous dit pas qu\u2019il y a une profondeur inqui\u00e8te sous les choses. Il vous le fait ressentir dans le corps, en cinq secondes, avant m\u00eame que le rideau ne soit relev\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 ce stade, quelqu'un pourrait me dire :<\/strong> Et alors ? Si l\u2019ab\u00eeme co\u00fbte si cher \u2014 si il emm\u00e8ne Schumann dans un foyer de soins et fragilise m\u00eame les fondements de la musique \u2014 n\u2019a-t-on pas raison de notre \u00e9poque de choisir la surface ? De rester \u00e0 flot, prudemment, sans regarder en-dessous ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mais selon moi, la question est une autre :<\/strong> Vogliamo rester sur la surface pour ne pas voir le fond ou nous sentir l\u00e9gers en portant le fond sur nos \u00e9paules ? La v\u00e9ritable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 ne fuit pas la profondeur. La sa peut le porter sans \u00eatre \u00e9cras\u00e9e par elle. C\u2019est la diff\u00e9rence entre celui qui flotte parce qu\u2019il a peur de l\u2019eau et celui qui nage parce que l\u2019eau le conna\u00eet. C\u2019est la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de la m\u00e9moire calvinienne du plan\u00e9 qui regarde les choses d\u2019en haut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;<strong>Alors la question est :<\/strong> Quelle surface ? Celle qui cache le vide, ou celle qui rec\u00e8le un fond ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Pour r\u00e9pondre<\/strong> Je veux vous faire avancer d\u2019un si\u00e8cle, et vous donner l\u2019image avec laquelle je terminerai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Il y avait un homme au XXe si\u00e8cle qui pratiquait deux m\u00e9tiers en m\u00eame temps,<\/strong> Tout comme Schumann. Il \u00e9tait compositeur, mais il \u00e9tait aussi architecte, et il a travaill\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019un des plus grands architectes du si\u00e8cle, Le Corbusier. Il s\u2019appelait Iannis Xenakis et il est l\u2019un des noms les plus importants de l\u2019avant-garde du XXe si\u00e8cle. C\u2019est l\u2019homme qui a fait entrer la math\u00e9matique dans l\u2019orchestre : il a invent\u00e9 ce que nous appelons musique stochastique \u2014 un mot compliqu\u00e9 pour une id\u00e9e, en fin de compte, limpide. Au lieu d\u2019\u00e9crire note par note, Xenakis gouverne des masses enti\u00e8res de sons gr\u00e2ce aux lois de la probabilit\u00e9, comme un physicien qui calcule le mouvement d\u2019une foule, d\u2019un vol d\u2019oiseau, d\u2019un encha\u00eenement de nuages. Et ici tout notre discours se retrouve : ce qui arrive \u00e0 notre oreille \u2014 une nuage de sons qui se densifie et se dilate \u2014 n\u2019est que le visage audible d\u2019une loi profonde qui les maintient ensemble depuis l\u2019int\u00e9rieur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 un moment donn\u00e9, il \u00e9crit un morceau intitul\u00e9 \u00ab Metastaseis \u00bb<\/strong>, Un son presque enti\u00e8rement constitu\u00e9 de glissements \u2014 des notes qui montent et descendent lentement, comme des sir\u00e8nes, comme des vents, comme des mar\u00e9es. Si vous prenez ces glissements et les dessinez sur un morceau de papier, les lignes qui se croisent ne forment pas un dessin quelconque : elles forment des surfaces courbes, tendues et magnifiques. Et ces surfaces, n\u00e9es pour la musique, sont devenues un v\u00e9ritable b\u00e2timent, debout, habitable : le Pavillon Philips de l\u2019Exposition de Bruxelles de 1958. Une musique qui est devenue architecture. Un son qui est devenu un toit sur la t\u00eate des gens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous comprenez ce qu'a fait Xenakis ? <\/strong>Il a prouv\u00e9 quelque chose qui renverse toute notre peur. Pour lui, une surface n\u2019est jamais seulement une surface. C\u2019est la face visible d\u2019une structure profonde : d\u2019une loi, d\u2019une math\u00e9matique, d\u2019une force cach\u00e9e qui la soutient depuis l\u2019int\u00e9rieur. Sur la surface et au fond, chez Xenakis, il n\u2019y a pas de conflit. La surface est le fond qui est apparu. C\u2019est l\u2019ab\u00eeme qui a accept\u00e9 de prendre une forme pour pouvoir \u00eatre vu, touch\u00e9, travers\u00e9, partag\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Voici la r\u00e9ponse.<\/strong> La surface n\u2019est pas l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019ab\u00eeme. La surface, lorsqu\u2019elle est r\u00e9elle, est la forme que l\u2019ab\u00eeme prend pour devenir habitable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mais revenons-en \u00e0 nos moutons,<\/strong> car on parle de nous, et de cette contradiction \u00e0 partir de laquelle nous sommes partis. Nous voulons la profondeur et nous avons peur de cela. Nous voulons nous lier et nous craignons que ce lien ne devienne une cage. Nous voulons \u00eatre vus pour ce que nous sommes vraiment, et en m\u00eame temps, nous faisons tout pour que personne ne puisse vraiment atteindre l\u00e0-bas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Nous sommes vraiment tellement diff\u00e9rents de Schumann,<\/strong> qu\u2019il fallait trois noms pour dire une seule personne ? Ou avons-nous simplement cess\u00e9, contrairement \u00e0 lui, de faire preuve de courage pour \u00e9crire cette voix int\u00e9rieure \u2014 et nous contentons-nous de faire semblant qu\u2019elle n\u2019existe pas ? Est-ce que nous avons vraiment peur de la profondeur, ou avons-nous peur d\u2019\u00eatre surpris en ayant une ? Vogliamo des liens durables, ou seulement la certitude de ne jamais devoir plonger dans rien ? Et quand une musique, une nuit, un oc\u00e9an nous ouvrent un instant la fissure sous nos pieds \u2014 que nous regardons-nous, ou courons-nous imm\u00e9diatement \u00e0 la refermer avec la premi\u00e8re image qui nous tombe \u00e0 port\u00e9e de main ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Je n'ai pas de r\u00e9ponse qui permette de r\u00e9soudre tout cela<\/strong>, Et je doute de ceux qui en ont un. En fait, je suis convaincue que cette contradiction ne peut pas \u00eatre r\u00e9solue du tout. Schumann n\u2019a pas gu\u00e9ri sa fracture : il l\u2019a compos\u00e9e. Il l\u2019a transform\u00e9e en musique en faisant coexister leurs deux \u00e9l\u00e9ments, leurs trois \u00e9l\u00e9ments. Xenakis n\u2019a pas choisi entre le son et l\u2019espace, entre la profondeur du calcul et la surface de la forme : il les a fait devenir la m\u00eame chose. Et ces \u00eeles, sous nos pieds, ne choisissent pas entre le feu et la roche : elles gardent le feu sous leurs pieds, et nous permettent de marcher sur eux. La vie, la musique, et peut-\u00eatre m\u00eame l\u2019amour, ne se trouvent jamais dans la r\u00e9ponse. Elles se trouvent dans la tension entre les deux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>On ne doit pas s\u2019aventurer dans le crat\u00e8re pour prouver que le feu est r\u00e9el.<\/strong> On ne doit pas se d\u00e9chainer comme Schumann pour prouver qu\u2019on a une \u00e2me profonde. La voix int\u00e9rieure n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre jou\u00e9e pour \u00eatre vraie. L\u2019ab\u00eeme n\u2019a pas besoin que l\u2019on s\u2019y jette pour \u00eatre honor\u00e9. Il suffit de beaucoup moins, et c\u2019est aussi la chose la plus difficile de toutes : c\u2019est de cesser de faire semblant qu\u2019il n\u2019y a rien dessous. Laissez-la jouer, cette base, soumise, constante, sous tout ce que nous montrons \u2014 comme cette m\u00e9lodie que Schumann a \u00e9crite et n\u2019a pas fait ex\u00e9cuter, qui est aussi la chose la plus vraie de la page.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ab\u00eeme et myst\u00e8re. <\/strong>En y r\u00e9fl\u00e9chissant bien, sur ces \u00eeles, j'ai vraiment l'impression d'\u00eatre exactement l\u00e0 o\u00f9 il faut.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><em>Beatrice Venezi<\/em><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-buttons is-content-justification-center is-layout-flex wp-container-core-buttons-is-layout-fe29434c wp-block-buttons-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-button has-custom-width wp-block-button__width-50\"><a class=\"wp-block-button__link has-white-background-color has-text-color has-background has-link-color has-x-large-font-size has-custom-font-size wp-element-button\" href=\"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/il-blog-di-beatrice-venezi\/\" style=\"color:#093969\"><em><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#093969\" class=\"has-inline-color\">Retour au blog<\/mark><\/em><\/a><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il Blog di Beatrice Venezi &#8211; Quando dal Festival EOLI\u00e8 mi hanno chiesto di parlare di abisso, di mistero e di superfici, per qualche giorno ho pensato che fosse un tema troppo grande per me. 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