{"id":9137,"date":"2026-09-04T18:37:33","date_gmt":"2026-09-04T16:37:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/?p=9137"},"modified":"2026-09-04T18:38:21","modified_gmt":"2026-09-04T16:38:21","slug":"le-sorelle-di-mozart-episodio-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/le-sorelle-di-mozart-episodio-3\/","title":{"rendered":"Les S\u0153urs de Mozart \u2014 \u00c9pisode 3"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le BLOG de Beatrice Venezi \u2013 Nadia, Sofija, Bj\u00f6rk et les bandes originales. De la couverture ferm\u00e9e \u00e0 l'Oscar.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a un bruit que personne ne voudrait jamais entendre en musique : celui d'un couvercle de piano qui se referme. Pas pour une pause. Pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Paris, 1918. Nadia Boulanger a trente et un ans et a d\u00e9j\u00e0 remport\u00e9 presque tout ce qu\u2019il y avait \u00e0 remporter : une deuxi\u00e8me place, alors qu\u2019elle \u00e9tait encore tr\u00e8s jeune, au Prix de Rome, obtenue en d\u00e9fiant un membre du jury, Camille Saint-Sa\u00ebns, qui consid\u00e9rait la participation des femmes \u00e0 la musique comme \u00ab une plaisanterie de la nature \u00bb ; l\u2019amiti\u00e9 fraternelle de Stravinski, qui lui envoie ses partitions avant m\u00eame de les publier ; une carri\u00e8re de compositrice que tout le monde, \u00e0 Paris, consid\u00e8re d\u00e9sormais comme acquise. Puis sa s\u0153ur cadette, Lili \u2014 celle qui, dit-on, avait le plus de talent des deux, capable de lire la musique avant m\u00eame d'apprendre l'alphabet \u2014 meurt \u00e0 vingt-quatre ans. Et depuis ce jour-l\u00e0, Nadia referme le couvercle de son piano et ne compose plus jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vous avais promis, la derni\u00e8re fois, que nous aborderions le XXe si\u00e8cle. Nous y voil\u00e0. Aujourd\u2019hui, nous allons raconter l\u2019histoire de cinq femmes qui ont r\u00e9pondu chacune \u00e0 leur mani\u00e8re \u00e0 la m\u00eame question : que fais-tu lorsque ta voix ne peut pas s\u2019exprimer comme tu l\u2019aurais souhait\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que faire d'un don lorsqu'il cesse soudain de nous appartenir, et o\u00f9 va le talent lorsqu'il ne peut plus prendre la forme \u00e0 laquelle on s'attendait ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nadia, par exemple, d\u00e9cide que sa mission, d\u00e9sormais, est de diffuser la musique de sa s\u0153ur : la faire jouer, la faire conna\u00eetre, la maintenir en vie. Et, sans le vouloir, elle devient autre chose : la plus grande ma\u00eetre de composition de l'histoire de la musique occidentale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au 36, rue Ballu, elle donne cours tous les mercredis. Tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, exigeante, \u00ab tyran bienveillante \u00bb pour ses \u00e9l\u00e8ves, \u00ab Baba Yaga \u00bb \u2014 la sorci\u00e8re du conte russe \u2014 pour d\u2019autres. Et ses \u00e9l\u00e8ves, au cours de ses soixante-dix ans d\u2019enseignement, portent des noms que nous connaissons tous aujourd\u2019hui : George Gershwin, Leonard Bernstein, Astor Piazzolla, Philip Glass, Aaron Copland, Quincy Jones. Mille deux cents musiciens venus \u00e0 Paris des quatre coins du monde pour s\u2019asseoir en demi-cercle devant elle. Elle n\u2019\u00e9crira jamais de manuel. Elle pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves un seul principe :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Amener les gens \u00e0 s'exprimer. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Amener les \u00eatres humains \u00e0 s'exprimer. Ne pas leur apprendre quoi dire : les aider \u00e0 trouver, au fond d'eux-m\u00eames, la mani\u00e8re de le dire. C'est l\u00e0, si vous y r\u00e9fl\u00e9chissez bien, la diff\u00e9rence entre un enseignant et un ma\u00eetre. Et c'est aussi le sens profond et authentique du verbe \u00ab \u00e9duquer \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle devient \u00e9galement chef d\u2019orchestre ; elle fait partie des premi\u00e8res femmes au monde \u00e0 exercer cette fonction \u00e0 un tel niveau, tant \u00e0 Boston qu\u2019\u00e0 Paris, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le simple fait de voir une femme tenir une baguette suffisait \u00e0 faire froncer les sourcils \u00e0 des orchestres entiers. Nadia les conquiert tous, un par un, gr\u00e2ce \u00e0 la seule autorit\u00e9 de sa musicalit\u00e9. Quand on lui demande ce que cela signifie d\u2019\u00eatre une femme au pupitre, elle r\u00e9pond sans h\u00e9siter, et sa r\u00e9ponse d\u00e9molit la question elle-m\u00eame :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Je suis une femme depuis un peu plus de cinquante ans et j'ai d\u00e9pass\u00e9 mon \u00e9tonnement initial. En ce qui concerne la direction d'un orchestre, c'est un m\u00e9tier o\u00f9 le sexe n'a pas sa place, car soit on en est capable, soit on ne l'est pas. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C'est \u00e9galement une conf\u00e9renci\u00e8re tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e, capable de parler de musique tout en s'accompagnant au piano avec une \u00e9l\u00e9gance qu'un de ses \u00e9l\u00e8ves, un Am\u00e9ricain du nom de Leonard Bernstein, n'oubliera jamais. Elle d\u00e9c\u00e8de \u00e0 l'\u00e2ge de quatre-vingt-douze ans. Dans l\u2019une des derni\u00e8res vid\u00e9os o\u00f9 on la voit, la voix d\u00e9j\u00e0 chancelante, elle prononce une phrase qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre lue deux fois :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Je ne sais pas pourquoi j'aime la musique. Je ne sais pas ce qu'est la musique. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quatre-vingt-dix ans pass\u00e9s au rythme de la musique, et pourtant la question reste ouverte. C\u2019est peut-\u00eatre justement cela, le signe de ceux qui ont vraiment compris quelque chose : ne jamais cesser de s\u2019en \u00e9merveiller.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et tandis qu\u2019\u00e0 Paris un couvercle se referme, \u00e0 un continent de l\u00e0, derri\u00e8re ce qui deviendra bient\u00f4t un rideau de fer, une autre petite fille apprend exactement le contraire : \u00e0 ne jamais rien fermer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sofija Gubajdulina est n\u00e9e en 1931 \u00e0 \u010cistopol\u2019, dans l\u2019actuel Tatarstan, alors que Staline commen\u00e7ait \u00e0 semer la terreur des purges. \u00c0 la maison, pas un seul disque, aucun parent musicien : seulement un piano achet\u00e9 au prix de grands efforts, que sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e joue et que Sofija, en cachette, malm\u00e8ne en essayant d\u2019en tirer quelque chose de nouveau. \u00c0 cinq ans, elle a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 ce qu\u2019elle ferait de sa vie, et elle l\u2019exprime avec une simplicit\u00e9 qui en dit long :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Il y a trop peu de musique dans le monde. Il en faut davantage ! \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle fait ses \u00e9tudes, obtient son dipl\u00f4me, puis, ses notes d\u00e9j\u00e0 en main, s'aventure dans des territoires que personne, dans son pays natal, n'a le droit de traverser. C\u2019est une femme dans un monde d\u2019hommes, profond\u00e9ment croyante dans un \u00c9tat officiellement ath\u00e9e, d\u2019origine tatare dans un pays qui voudrait une identit\u00e9 unique. Elle est, en somme, l\u2019exact contraire de tout ce que le r\u00e9gime approuve.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a, au fil de son parcours, un ma\u00eetre plus important que les autres : Dmitri Chostakovitch, qui a pay\u00e9 cher, avant elle, sa libert\u00e9 d\u2019exp\u00e9rimenter ; d\u00e9nonc\u00e9 par la Pravda dans un titre qui est d\u00e9j\u00e0 un verdict :&nbsp;<em>Le chaos plut\u00f4t que la musique<\/em>. Lorsqu'il reconna\u00eet chez cette \u00e9l\u00e8ve le m\u00eame esprit rebelle, il ne lui fait qu'une seule recommandation :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Continue comme \u00e7a ! \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sofija \u00e9coute, puis poursuit. Ses compositions sont accus\u00e9es d\u2019\u00eatre \u00ab du bruit sans substance, au lieu d\u2019une v\u00e9ritable innovation \u00bb. En 1979, elle se retrouve officiellement sur la liste noire de l\u2019Union des compositeurs sovi\u00e9tiques.&nbsp;<em>Sur la liste noire<\/em>: c'est le mot qui figure encore aujourd'hui dans toutes ses biographies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1973, elle est agress\u00e9e par un inconnu qui tente de l\u2019\u00e9trangler. Et alors qu\u2019elle sent qu\u2019elle \u00e9touffe, la seule chose qu\u2019elle parvient \u00e0 dire \u00e0 son agresseur est :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Pourquoi si lentement ? \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S'il doit la tuer, qu'il le fasse vite, au lieu de l'emp\u00eacher petit \u00e0 petit de composer. Effray\u00e9 par cette question, il l\u00e2che prise et s'enfuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ne pouvant pas vivre de ses compositions de concert, puisqu\u2019elle \u00e9tait sur la liste noire, Sofija trouva la seule \u00e9chappatoire que le r\u00e9gime lui laissait : les bandes originales. De la musique pour des documentaires, consid\u00e9r\u00e9e comme un genre de seconde zone, o\u00f9 personne ne surveillait de trop pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1980, il \u00e9crit&nbsp;<em>Offertorium<\/em>, le concerto pour violon qui l'a d\u00e9finitivement consacr\u00e9e. Le manuscrit a \u00e9t\u00e9 sorti clandestinement du pays, comme on le faisait autrefois avec&nbsp;<em>Le docteur Jivago<\/em>; en 1981, l'\u0153uvre est jou\u00e9e \u00e0 Vienne, o\u00f9 elle remporte un franc succ\u00e8s. Le violoncelliste Rostropovitch, en d\u00e9couvrant la partition pour la premi\u00e8re fois, la d\u00e9crit ainsi :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Cela ressemblait \u00e0 un dessin qu\u2019aurait pu faire un ing\u00e9nieur, le plan d\u2019un Concorde. Il y avait une multitude de lignes soigneusement trac\u00e9es. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au final, la mauvaise voie l\u2019a men\u00e9e plus loin que n\u2019importe quelle bonne voie, \u00e0 tel point qu\u2019en 2013, elle a re\u00e7u \u00e0 Venise le Lion d\u2019or pour l\u2019ensemble de sa carri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Restons au XXe si\u00e8cle, mais changeons compl\u00e8tement de cap : de la clandestinit\u00e9 sovi\u00e9tique \u00e0 une communaut\u00e9 hippie en Islande, o\u00f9 une fillette de onze ans sort son premier disque : des reprises des Beatles et de Stevie Wonder, financ\u00e9es par les \u00e9conomies de la famille. Elle s'appelle Bj\u00f6rk.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L'album que le monde entier conna\u00eetra comme son premier album,&nbsp;<em>D\u00e9buts<\/em>, sort en 1993, apr\u00e8s seize ans de carri\u00e8re : c\u2019est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans ce petit contresens, que r\u00e9side toute l\u2019essence de Bj\u00f6rk. Avant les Sugarcubes, avant de voler de ses propres ailes, elle a toujours v\u00e9cu en groupe, et ce n\u2019est que lorsqu\u2019elle d\u00e9cide de rester la seule protagoniste de sa musique que le monde remarque cette Islandaise menue aux cheveux de jais. Sa voix, avant tout : celle avec laquelle elle exp\u00e9rimente, attaque, berce, et avec laquelle elle refuse toute \u00e9tiquette \u2014 rock, techno, jazz, musique classique, folk islandais, pop \u2014 en m\u00e9langeant le tout jusqu\u2019\u00e0 en faire un langage nouveau, qui ne ressemble \u00e0 rien d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1997 sort&nbsp;<em>Homog\u00e9n\u00e9it\u00e9<\/em>, l'album qui, plus que tout autre, transforme sa r\u00e9gion en musique :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Les cordes, c'est la neige ; le rythme, ce sont les volcans. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une musique qui devient synonyme de nature : de glaces qui se d\u00e9placent, de souffles qui jaillissent de la terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans sa musique cohabitent des univers qui sembleraient incompatibles : les r\u00e9f\u00e9rences cultiv\u00e9es \u00e0 Ravel, l\u2019influence de Stockhausen et de Messiaen qu\u2019elle a \u00e9tudi\u00e9s dans sa jeunesse, les orchestres symphoniques, mais aussi les \u00e9chantillonnages, les synth\u00e9tiseurs et toutes les technologies les plus r\u00e9centes, le tout au service d\u2019une seule et m\u00eame ambition, \u00e0 la fois tr\u00e8s simple et obscure : faire de la musique. C\u2019est peut-\u00eatre cela, plus que toute autre chose, qui fait son originalit\u00e9 : ne jamais choisir entre l\u2019instrument physique et l\u2019instrument \u00e9lectronique, entre la tradition classique et l\u2019avant-garde, mais les r\u00e9unir en une seule voix qui ne ressemble \u00e0 aucune autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 2000 \u2013 avant que Bj\u00f6rk ne devienne Bj\u00f6rk \u2013 il compose la bande originale de&nbsp;<em>Dancer in the Dark<\/em>, de Lars von Trier, et remporte \u00e0 Cannes la Palme d\u2019or de la meilleure actrice. Une exp\u00e9rience extr\u00eamement douloureuse, dira-t-elle : \u00ab La musique, c\u2019est la joie ; ce film, c\u2019\u00e9tait la douleur \u00bb. Cette voie \u2014 les bandes originales, dernier refuge pour ceux qui ne pouvaient rien composer d\u2019autre \u2014 deviendra, des d\u00e9cennies plus tard, pour une autre femme, malgr\u00e9 la douleur, un triomphe absolu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La composition de bandes originales a longtemps \u00e9t\u00e9 un autre domaine presque exclusivement masculin. Et l\u00e0 encore, comme partout dans cette s\u00e9rie, il a bien fallu qu\u2019une femme soit la premi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle s'appelle Rachel Portman, elle est n\u00e9e en 1960 dans le West Sussex et, en 1997, elle est devenue la premi\u00e8re femme de l'histoire \u00e0 remporter l'Oscar de la meilleure musique de film. Le film est&nbsp;<em>Emma<\/em>, tir\u00e9 de Jane Austen, cette autrice qui, deux si\u00e8cles plus t\u00f4t, mettait en sc\u00e8ne des h\u00e9ro\u00efnes prisonni\u00e8res des conventions sociales de leur \u00e9poque et qui, malgr\u00e9 tout, ne baissaient jamais compl\u00e8tement les bras. Il y a l\u00e0 une petite ironie : un personnage d\u2019Austen qui brise, pr\u00e8s de deux cents ans apr\u00e8s le roman, un tabou tr\u00e8s similaire \u00e0 celui contre lequel son autrice s\u2019\u00e9tait insurg\u00e9e. Avant Portman, comme elle le rappelle elle-m\u00eame, il n\u2019y avait pratiquement aucune compositrice dans ce milieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son talent est de la vieille \u00e9cole, et elle l\u2019affirme fi\u00e8rement : des m\u00e9lodies simples, intimes, qui restent en t\u00eate, \u00e9crites pour un v\u00e9ritable orchestre, dans la lign\u00e9e d\u2019Ennio Morricone, Nino Rota et Henry Mancini. Elle se d\u00e9finit elle-m\u00eame comme une conteuse \u2014 une \u00ab storyteller \u00bb, mais en musique. On la retrouve dans&nbsp;<em>Chocolat<\/em>, ni&nbsp;<em>Le r\u00e8glement de la maison du cidre<\/em>, dans&nbsp;<em>Oliver Twist<\/em>, dans&nbsp;<em>Le sourire de Mona Lisa<\/em>: toujours cette m\u00eame conviction qu\u2019une m\u00e9lodie, si elle est la bonne, n\u2019a pas besoin de se cacher derri\u00e8re quoi que ce soit d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vingt-trois ans apr\u00e8s Portman, une autre femme monte sur la m\u00eame sc\u00e8ne pour recevoir le m\u00eame prix, mais elle vient d\u2019un univers musical compl\u00e8tement diff\u00e9rent. Elle s\u2019appelle Hildur Gu\u00f0nad\u00f3ttir, elle est islandaise comme Bj\u00f6rk, violoncelliste avant m\u00eame d\u2019\u00eatre compositrice, et c\u2019est dans la soir\u00e9e du 9 f\u00e9vrier 2020 qu\u2019elle remporte l\u2019Oscar de la meilleure musique de film pour&nbsp;<em>Joker<\/em>. Elle n\u2019est que la troisi\u00e8me femme \u00e0 y parvenir dans toute l\u2019histoire du cin\u00e9ma. Et son rapport \u00e0 son \u00eele est, chez elle, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de celui de Bj\u00f6rk : alors que Bj\u00f6rk est toujours revenue en Islande pour y trouver refuge, Hildur est partie pour ne plus jamais y revenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et c'est aussi l'antith\u00e8se de la musique de Portman : alors que celle-ci s'exprime \u00e0 travers des m\u00e9lodies, celle d'Hildur cr\u00e9e des ambiances.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour&nbsp;<em>Tchernobyl<\/em>, la mini-s\u00e9rie qui lui a valu un Grammy et un Emmy, n\u2019utilise aucun instrument traditionnel : elle enregistre les sons de la v\u00e9ritable centrale nucl\u00e9aire o\u00f9 la s\u00e9rie a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9e, en Lituanie, puis les transforme, les d\u00e9forme, les recompose, en n\u2019y ajoutant qu\u2019un seul \u00e9l\u00e9ment humain : sa propre voix. Dans&nbsp;<em>Joker<\/em>&nbsp;C\u2019est le violoncelle qui dialogue, ou plut\u00f4t qui s\u2019oppose, \u00e0 un orchestre symphonique de quatre-vingt-dix musiciens dont le volume ne cesse de cro\u00eetre, minute apr\u00e8s minute, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9touffer. Tout comme la col\u00e8re \u00e9touffe, \u00e0 l\u2019\u00e9cran, Arthur Fleck avant qu\u2019il ne devienne le Joker. Souvent, le th\u00e8me est confi\u00e9 \u00e0 un halldorophone : un violoncelle \u00e9lectroacoustique con\u00e7u en 2005 par un luthier islandais en collaboration avec Hildur elle-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9chantillonnages : le son physique et le son num\u00e9rique s'entrem\u00ealent, le bruit \u00e9lev\u00e9 au rang de mati\u00e8re musicale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux femmes, deux langages oppos\u00e9s, la m\u00eame porte enfin ouverte. Et si vous repensez \u00e0 Sofija Gubajdulina, contrainte par son propre r\u00e9gime \u00e0 composer de la musique pour des documentaires parce que c\u2019\u00e9tait la seule libert\u00e9 qui lui restait, vous comprenez que cette porte, avant d\u2019\u00eatre un triomphe, a \u00e9t\u00e9 pour certaines une prison dor\u00e9e. Il a fallu des d\u00e9cennies pour que ce m\u00eame m\u00e9tier devienne, pour deux autres femmes, une cons\u00e9cration sur la sc\u00e8ne la plus photographi\u00e9e du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cinq histoires tr\u00e8s diff\u00e9rentes, mais un seul fil conducteur qui les relie toutes : que se passe-t-il lorsque la voix d\u2019une femme trouve, ou ne trouve pas, le moyen de s\u2019exprimer ? Nadia a enferm\u00e9 sa propre voix dans un couvercle et a consacr\u00e9 sa vie \u00e0 faire sortir celle des autres. Sofija a d\u00fb faire voyager sa voix en secret, au-del\u00e0 d\u2019une fronti\u00e8re, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une partition enroul\u00e9e. Bj\u00f6rk n\u2019a jamais enferm\u00e9 cette voix dans un seul genre, elle l\u2019a fait exploser dans toutes les directions possibles. Rachel et Hildur, enfin, ont port\u00e9 cette voix jusqu\u2019\u00e0 la sc\u00e8ne du Dolby Theatre, devant le monde entier qui les regardait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il reste d\u2019autres histoires, dans ce livre, qui m\u00e9ritent qu\u2019on s\u2019y attarde : Maria Callas, Martha Argerich, Jacqueline du Pr\u00e9. Mais celles-l\u00e0, comme toujours, feront l\u2019objet d\u2019un autre \u00e9pisode.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour l'instant, retenez simplement ceci : le bruit d'un couvercle qui se referme n'est jamais, vraiment, la fin d'une histoire. C'est simplement le moment o\u00f9 la voix change de cap.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Beatrice Venezi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il BLOG di Beatrice Venezi &#8211; Nadia, Sofija, Bj\u00f6rk, e le colonne sonore.\u00a0Dal coperchio chiuso all&#8217;Oscar. C&#8217;\u00e8 un rumore che, in musica, nessuno vorrebbe mai sentire: quello di un coperchio di pianoforte che si chiude. Non per una pausa. Per sempre. Parigi, 1918. Nadia Boulanger ha trentun anni, e ha [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":9139,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_wpzoom_pinterest_image_url":"","_wpzoom_pinterest_hidden_image":"0","_wpzoom_pinterest_description":"","_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[110],"tags":[111,131],"class_list":["post-9137","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-beatrice-venezi-blog","tag-blogbeatricevenezi","tag-sorelledimozart"],"jetpack_sharing_enabled":true,"featured_media_urls":{"thumbnail":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-150x150.jpg",150,150,true],"medium":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-300x178.jpg",300,178,true],"medium_large":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-768x455.jpg",768,455,true],"large":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"1536x1536":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"2048x2048":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"trp-custom-language-flag":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",18,12,false],"ultp_layout_landscape_large":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"ultp_layout_landscape":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"ultp_layout_portrait":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-600x480.jpg",600,480,true],"ultp_layout_square":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-600x480.jpg",600,480,true],"loop":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-810x320.jpg",810,320,true],"featured":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-431x255.jpg",431,255,true],"featured@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"featured-fixed":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-431x265.jpg",431,265,true],"featured-fixed@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"featured-wide":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"featured-cat":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-256x167.jpg",256,167,true],"featured-cat@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-512x334.jpg",512,334,true],"single-featured":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"single-featured@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"carousel":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3-276x180.jpg",276,180,true],"portfolio_item-thumbnail":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",600,356,false],"portfolio_item-thumbnail@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"portfolio_item-masonry":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",600,356,false],"portfolio_item-masonry@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"portfolio_item-thumbnail_cinema":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",565,335,false],"portfolio_item-thumbnail_portrait":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",600,356,false],"portfolio_item-thumbnail_portrait@2x":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",810,480,false],"portfolio_item-thumbnail_square":["https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg",800,474,false]},"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/bv_BLOG_2026.09.04_Le-Sorelle-di-Mozart-\u2014-Episodio-3.jpg","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9137","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9137"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9137\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9138,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9137\/revisions\/9138"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9139"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9137"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9137"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.beatricevenezi.it\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9137"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}